Emmanuelle Devos est une valeur sûre du
cinéma français. Un rôle qu’elle assume sans ostentation.
L’actrice s’épanouit également sur les planches et elle répète actuellement «le Problème», une pièce signée
François Bégaudeau, qu’elle va jouer très prochainement au théâtre du Rond-Point.
Rencontre avec une femme
qui ne pratique pas la langue de bois.
Il est 20 heures et Emmanuelle Devos vient de terminer les répétitions de sa nouvelle pièce de théâtre, Le Problème. Elle s’installe tranquillement au bar du théâtre du Rond-Point, bondé à cette heure-là. Dix minutes plus tard, la femme qui la dévisageait depuis un bon moment prend son courage à deux mains pour venir lui dire qu’elle a l’impression de la connaître. Elle réalise alors qu’elle est en face d’Emmanuelle Devos, l’une de ses actrices préférées ! Une anecdote qui prouve combien cette actrice un peu hors norme sait rester discrète. Ce qui ne veut pas dire qu’elle garde sa langue dans sa poche. Au contraire…
Dans l’une de vos interviews, vous racontez que votre agent vous avait demandé de porter une jupe pour un rendez-vous avec un réalisateur. Vous aviez alors eu l’impression d’être une callgirl. Cela serait toujours le cas aujourd’hui?
Je suis un peu une mauvaise élève, je n’aime pas que l’on me dise comment je dois me maquiller ou m’habiller. C’est un côté un peu buté, un peu bête par moments. Mais en général, je m’habille bien pour mes rendez-vous! (Rires)
Vous n’essayez jamais de séduire dans ces moments-là ?
On est toujours un peu dans un rapport de séduction mais l’autre aussi. Il faut juste faire l’effort de s’imaginer dans le rôle que le réalisateur attend de nous. À propos de l’interview que vous citez, je me souviens que la personne que je devais voir était un peu, disons, libidineuse…
Vous dites aussi : «Je suis devenue moins timide mais plus inquiète. » Pourquoi ?
Parce que je me trouve moins bien qu’avant, comme actrice. Moins intéressante.
Ce n’est pas l’avis du public: vos plus grands succès sont plutôt récents. Je pense aux films Sur mes lèvres ou À l’origine, par exemple…
Certes, mais en me voyant à l’écran, je me trouve rarement bien. Au fond, ce n’est pas grave. Si les
autres ont du plaisir à me voir, tant mieux. Mais je m’intéresse moins qu’avant.
C’est de la modestie ?
Non pas du tout. Je ne suis ni trop modeste ni trop orgueilleuse. Je suis dans la norme. C’est peut-être à cause des rôles. Aujourd’hui, c’est difficile d’en trouver un qui permette de jouer de manière inédite. J’ai souvent l’impression de me répéter. Au théâtre, en revanche, je me sens beaucoup mieux qu’avant. D’ailleurs, je m’épanouis d’avantage sur les planches. La vie de
tournage me plaît moins, elle me semble moins magique qu’avant. Il me manque peut-être un très beau projet où je serais là tous les jours, en empathie avec le réalisateur.
Vous allez bientôt jouer une pièce, «le Problème». Quelle en est la thématique?
C’est une femme qui a laissé un mot le matin disant qu’elle partait. Quand elle rentre le soir, elle affronte donc son mari et son fils. Le thème de la rupture est bien sûr au centre de la pièce mais elle pose aussi la question de savoir comment on peut partir sans jouer sur la culpabilité, comme c’est le cas dans les textes de Strindberg.
«Le Problème» est signé François Bégaudeau (l’auteur d’Entre les murs). C’est la première fois que vous travaillez avec lui ?
C’est son texte mais je ne travaille pas avec lui. Je ne le connais pas, il n’assiste d’ailleurs pas aux répétitions.
Il appartient lui aussi à une génération, comme Jacques Audiard ou Arnaud Desplechin, des réalisateurs avec qui vous aimez tourner…
Ce n’est absolument pas la même génération. Bégaudeau doit avoir moins de 40 ans alors que les autres sont plutôt des quinquas. Mais, c’est vrai, il fait partie de ces gens qui ont une forme, une exigence qu’ils veulent faire passer pour telle. Je suis attirée par sa belle écriture théâtrale, avec ce côté faux quotidien et ses nombreuses strates où l’on peut fouiller. Je suis certaine de ne pas m’ennuyer à jouer cette pièce au bout de dix représentations. Il y a une introspection que l’on découvre au fur et à mesure. Chaque point, chaque virgule, chaque silence est bien placé. Son texte possède une vraie charge émotionnelle, intelligente.
L’introspection vous intéresse?
Un peu quand même, mais pas trop non plus. Le métier de comédien fait presque le travail à votre place. Un rôle nous fait souvent réfléchir à notre propre vie. On choisit toujours les rôles inconsciemment, en fonction de ce que l’on a dans la
tête, de ce que l’on a eu ou de ce que l’on aura. Cela peut régler en effet des questionnements personnels.
Ne faut-il pas, au contraire, se libérer de tout ça lorsque l’on est comédien? Vous avez eu des rôles difficiles ?
Oui, certains rôles font du bien et d’autres du mal. Il existe des textes fréquentables et d’autres qui appuient là où ça fait mal.
Comment réagissez-vous avec un texte qui fait mal?
Quand c’est fini, c’est fini. Je tourne la page. Strindberg est, par exemple, un auteur de mauvaise compagnie. Il réveille des choses en soi qui ne sont pas toujours belles, pas agréables en tout cas. Il nous place face à des vérités qui sont difficiles à entendre.
Dans votre cas, quelles sont-elles ?
Ce sont des pièces qui tournent souvent autour du couple. Alors on se dit: ah oui, c’est vrai, il est comme ça et on se projette dans cette réalité. Les jouer tous les soirs peut effectivement peser. C’est pareil avec les films qui vous font plus ou moins du bien. Certains vous réparent, d’autres vous abîment.
Quels sont ceux qui vous ont abîmée ou réparée ?
Rois et Reines
(d’Arnaud Desplechin, ndlr) m’a demandé des choses compliquées, même si c’était agréable à tourner. Ce film aborde le deuil, et même si c’est du jeu, une transmission s’opère fatalement. Et on ne peut en faire l’économie. En revanche, j’ai joué une pièce de Victor Hugo mise en scène par Christophe Honoré et c’était autre chose. Hugo est généreux, on peut vraiment s’exprimer avec ses textes. En général, je dirais que le théâtre fait plus de bien que le cinéma, qui ne fait que prendre, alors que le théâtre donne beaucoup.
Comment voyez-vous le cinéma français actuel ?
Ce n’est pas la joie. Et il existe de moins en moins de personnages féminins. C’est la testostérone à fond les ballons, les mecs sont partout. Cela devient insupportable. Où sont les femmes ? Souvenez-vous de Truffaut, de Sautet… ils écrivaient pour les femmes ! Ils n’ont pas d’équivalents aujourd’hui…
Comment l’expliquez-vous ?
C’est un constat. D’ailleurs, personne n’a vraiment de réponse. Je n’arrive pas à comprendre. Mais la réalité est là: je n’ai pas vu de personnages féminins ces derniers temps.
C’est quoi un rôle féminin intéressant pour vous ?
C’est un rôle qui n’est pas cantonné dans des cases. Je lis toujours des scénarios où la femme est divorcée, et elle essaie de refaire sa vie avec ses enfants. Toujours le même modèle! Ces femmes n’ont jamais d’aspérités. Du coup, quand un rôle sort de l’ordinaire, on se bat toutes pour l’avoir!
Vous avez envie de pousser des coups de gueule?
En ce moment, tout m’énerve ou plus exactement tout m’attriste profondément. Du gouvernement à la vie quotidienne, j’ai l’impression que l’on se fait avoir sur tout. Les banques, EDF, GDF, internet…J’ai l’impression que nous sommes grignotés par les puissances de l’argent. Comme dit Clint Eastwood dans Gran Torino: «J’ai mal au c…» (Rires) C’est aussi une des raisons pour lesquelles le théâtre reste un endroit privilégié. On travaille un vrai texte, pas comme avec ces foutus ordinateurs. Je me bats tous les jours avec mes fils de 16 et 14 ans pour qu’ils ne se laissent pas avaler par le tout-informatique. J’ai parfois la tentation du plus rien: plus d’internet, plus de télé, plus de portable. En même temps, je reconnais que vivre sans mail aujourd’hui s’avère compliqué.
Comment vivez-vous au quotidien justement ? Le glamour est une notion qui vous est un peu étrangère, non ?
Non pas vraiment. Il faut faire des séances photo, je vais à Cannes régulièrement… le côté paillettes ne me dérange pas, au contraire. Je suis actrice donc j’aime bien mettre une belle robe et monter les marches, une tradition qui me plaît beaucoup. Et puis, les gens aiment bien nous voir ainsi, ils ont envie de croire que les acteurs ne sont pas comme eux. Même si ce n’est plus le Hollywood de la grande époque. Sinon, c’est vrai, ma notoriété n’est pas envahissante.
Comment vos enfants voient-ils votre métier ?
Ils ne montrent aucune curiosité sur mon métier. Mais, avec les enfants, il faut être extrêmement présent en les poussant sans arrêt. Les miens sont à un drôle d’âge, ils ont des prétentions de liberté sans être prêts à les assumer. Il faut donc beaucoup parler, leur faire comprendre qu’il n’y a pas que les bandes de copains. Résultat : je passe pas mal de temps chez moi !
«Le Problème», au théâtre du Rond-Point, du 23 février au
3 avril. www.theatredurondpoint.fr