Les dents claquent jusqu'à l'intérieur de ce minibus de la mairie de
Paris. Il fait si froid hier dans le bois de Vincennes que même la petite équipe bien entraînée de l'Assistance aux personnes sans abri (ASA) s'en étonne. Pour la première fois, les inspecteurs de la sécurité ont à leur bord un médecin, Jacqueline Grecco. Un petit bout de femme, septuagénaire, qui n'a pas hésité à braver ces températures glaciales pour rencontrer les 150 personnes qui vivent ici dans des tentes bricolées.
L'ancienne anesthésiste répond à l'appel de l'Eprus, l'Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires. Aujourd'hui retraitée, elle s'est inscrite sur leur site
Internet pour être « réquisitionnée » en cas de besoin. « C'est un peu un test, admet Bruno Lartigue, chargé de cette réserve sanitaire depuis sa création il y a trois ans. Neuf médecins se sont aujourd'hui joints aux maraudes parisiennes, 36 dans toute la
France. C'est le premier jour, le dispositif va se perfectionner au fur et à mesure. »
Les retraités volontaires ont donc suivi une brève formation sur le relationnel avec les SDF, la pédagogie particulière à adopter et les pathologies caractéristiques des gens qui vivent dans le froid.
Premier arrêt, la tente d'Hannibal. A 62 ans, on lui devine des problèmes cardiaques, mais l'homme est très réfractaire à se déplacer avec le Samu. « C'est là tout l'intérêt du dispositif, explique Bruno Lartigue. Pouvoir examiner sur place, sans avoir à déplacer une équipe médicale pour rien. »
Première déception pour notre médecin retraitée, Hannibal n'est pas là. Et les quatre heures passées avec l'ASA ne seront pas beaucoup plus fructueuses… Les SDF du bois de Vincennes sont réputés pour être réticents à quitter leurs cabanes pour des centres d'accueil.
Plus loin, Jean s'est astucieusement fabriqué une habitation recouverte de bâches. Lorsque l'équipe s'approche, il ouvre sans grand entrain. Jacqueline n'a même pas le temps de lui donner des conseils pour mieux se protéger du froid, qu'il lui ferme la porte au nez. Elle ne peut alors cacher sa déception. « Il ne veut pas que je l'ausculte, il dit qu'il a de l'argent et qu'il achète des médicaments à la pharmacie », soupire-t-elle. « Moi, je veux surtout la paix », rétorque-t-il.
Jean a du diabète et de l'hypertension. Pour aujourd'hui, la maraude s'arrêtera sur cet échec. « Mais il faut du temps, rassure Michel, inspecteur de l'ASA. Je connais bien Jean, ça fait cinq ans qu'il est dans le bois… D'habitude, il est plus violent. Ils finiront par vous connaître et vous pourrez entrer. »
« Peut-être parce que je suis une femme alors, se remotive Jacqueline, qui assure ne pas être découragée. J'ai parlé de la réserve sanitaire à mes amis médecins, renchérit-elle. Et mon mari devrait bientôt nous rejoindre, il est proche de la retraite. » L'Eprus souhaite ainsi interpeller de nouveaux volontaires, retraités bien sûr, mais également étudiants, qui peuvent y voir une expérience humaine très bénéfique pour leur future activité.