Depuis qu'il s'est lancé, début décembre, dans la course à la présidentielle,
François Bayrou est un candidat sous surveillance. A droite comme à gauche, on épluche ses discours, on guette les ralliements — hier,
Rama Yade a jugé « intéressante » sa « posture d'indépendance » —, on scrute aussi et surtout les intentions de vote. Mais davantage que ses scores actuels, c'est sa marge de progression qui inquiète. Le sondage BVA que nous publions aujourd'hui ne va pas rassurer les rivaux du
président du MoDem : 36% des Français envisagent aujourd'hui « certainement » ou « probablement » de voter pour lui en mai. Pour se consoler, ses adversaires constateront que ce potentiel est moins élevé qu'à la même époque en 2007. Toutefois, il mord désormais sur tous les électorats : celui de François Hollande, de Nicolas Sarkozy et plus encore celui de Marine Le Pen.
Au PS, fini les mains tendues et l'indulgence. Pas question pour les socialistes de laisser le président du MoDem enfiler le costume d'un « recours crédible ». Après lui avoir fait les yeux doux en novembre, Hollande presse désormais les membres de son équipe de hausser le ton contre le centriste. Hier, c'est le patron des députés PS Jean-Marc Ayrault qui s'en est chargé. Le chômage est l'ennemi de Bayrou? « Mais il n'en parle jamais à l'Assemblée », a-t-il fustigé. Autre angle d'attaque : « la confusion » qu'entretiendrait le Béarnais. « Il est extraordinairement flou », tacle ainsi Pierre Moscovici, le directeur de campagne. Notamment sur ses alliés. En clair, là où le pays en crise aurait besoin d'une majorité claire et stable. « C'est le prince de l'équivoque », dénonce Ayrault.
Agacement au Front national. Dans les rangs du FN, on s'irrite de voir le centriste s'ériger en candidat du peuple contre le PS et l'UMP. « Bayrou fait du Le Pen, mais tout le monde fait du Le Pen en réalité, avec plus ou moins de succès… il faut bien le dire », commentait la candidate à l'Elysée vendredi, au lendemain du meeting organisé par le président du MoDem à Dunkerque. Ce jour-là, il avait parlé au nom des « petits, des obscurs, des sans-grade ». Des mots qui rappellent ceux de Jean-Marie Le Pen au soir du premier tour de la présidentielle de 2002 : « N'ayez pas peur de rêver, vous les petits, les sans-grade, les exclus... » Pour le contrer, la présidente du FN insiste désormais sur la « très grande responsabilité » de Bayrou dans la situation actuelle de la France, lui qui a été « trois fois ministres ». Et de pointer ses contradictions « quand il dit vouloir défendre le made in France alors qu'il a toujours soutenu l'Europe de Bruxelles ».
L'UMP le ménage encore. « Difficile de dégainer contre Bayrou de manière trop criante, car on espère bien capter ses électeurs pour le second tour », résume un dirigeant de l'UMP, qui affirme que « Nicolas Sarkozy aura besoin de ses voix s'il veut l'emporter ». Résultat : même les snipers du parti évitent de trop l'égratigner, allant jusqu'à limiter les communiqués vachards, contrairement au PS et au FN. Et, quand c'est Philippe Douste-Blazy, cofondateur de l'UMP, qui appelle à voter pour François Bayrou, même Jean-François Copé relativise : « Ni un événement ni un non-événement. »
Comment il se prépare
François Bayrou a repris son régime de campagne : yaourts et fruits à déjeuner, balades matinales dans Paris et coucher tôt. Outre ses deux ou trois déplacements hebdomadaires sur le terrain, la réunion du mercredi à18 heures est devenue un rituel incontournable. Les trente membres de son comité stratégique s'y retrouvent dans les locaux rénovés du siège parisien du MoDem (façades ravalées, pavage impeccable, belles salles de réunion) au133, rue de l'Université.
C'est ici que se retrouvent tous ceux (élus locaux, anciens ministres…) qui forment le cœur du réacteur de sa campagne, dirigée par la fidèle Marielle de Sarnez. Parmi eux, les historiques du MoDem, tels la sénatrice Jacqueline Gourault, l'ancien député européen Bernard Lehideux ou les écologistes Jean-Luc Bennahmias et Yann Wehrling. Un noyau dur auquel appartient aussi depuis 2007 l'économiste Jean Peyrelevade, avec qui il partage la même analyse sur le danger des déficits et un certain tropisme pour le modèle allemand. L'ancien patron du Crédit lyonnais — qui codirigea le cabinet de Pierre Mauroy à Matignon — est l'expert économique de Bayrou, qui apprécie aussi les conseils des anciens ministres du Budget Francis Mer et Alain Lambert. Depuis novembre, enfin, il peut compter sur la présence à ses côtés de Jean Arthuis, partisan de l'orthodoxie budgétaire.
Cette équipe, également peuplée de nombreux inconnus, est, à entendre le candidat, bien plus fiable que celle qui l'entourait en 2007 et l'avait quitté pour rejoindre le président fraîchement élu Nicolas Sarkozy. Bayrou, qui marche à la confiance, préfère s'appuyer sur quelques personnes « solides » que de gérer les ego et les ambitions de toute une cour. Quitte à nourrir sa réputation d'homme seul. Certes, il n'est pas du genre à déléguer : personne d'autre que lui n'écrit ses discours et les seuls avis politiques qu'il sollicite systématiquement sont ceux de Marielle de Sarnez, son bras droit, et de son épouse, Babette, qui lui fait une critique avisée de tous ses rendez-vous médiatiques. Il est aussi le seul à connaître les ramifications de ses réseaux : des hauts fonctionnaires et des chefs d'entreprise qui lui envoient des notes par Internet, ou des amis comme l'acteur Vincent Lindon. Côté amitiés politiques, son spectre est large, puisque y figurent aussi bien Alain Juppé (Aquitain lui aussi) que Jean-Luc Mélenchon, dont il apprécie la culture, et avec qui il lui est arrivé de dîner.
Martine Chevalet